ACTUELLES DU CAHIER N° 5
dimanche 10 juin 2007
TEXTE RECU
L’APPORT DE L’ANTHROPOLOGIE DU GESTE DE MARCEL JOUSSE
A LA PEDAGOGIE
par Yves BEAUPERIN,
directeur de l’Institut Européen de Mimopédagogie, à l’école de Marcel Jousse.
« Des personnes à construire ». Les mots « instruire » et « construire » ont la même racine indo-européenne ster, correspondant au geste d’entasser des matériaux. Instruire, c’est donc étymologiquement « entasser des matériaux à l’intérieur de soi ».
Relativement à l’instruction, qui est construction, cette définition étymologique nous amène à poser plusieurs questions en ce qui concerne les matériaux de cette construction, en ce qui concerne l’entassement de ces matériaux, en ce qui concerne l’intérieur de soi.
A ces questions, Marcel Jousse, jésuite et anthropologue du geste (1886-1961), apporte quelques éléments de réponse. Celui-ci n’était pas un pédagogue, en contact direct avec les enfants. Mais il a consacré toute sa vie à étudier la pédagogie traditionnelle des milieux de style oral et il en a dégagé une anthropologie de la connaissance, de la mémoire et de l’expression, qui lui semblait devoir apporter les principes fondamentaux de toute pédagogie.
Des matériaux
A la question des matériaux de l’instruction, Marcel Jousse répond, sans hésiter, qu’il s’agit du réel qui nous entoure et qu’il nous faut percevoir, par les gestes de tout son corps, et rejouer avec les gestes de tout son corps, lesquels « gestes » il qualifie de « mimèmes » :
« L’Enfant reçoit par les gestes de tout son corps, instinctivement mimeur, les Actions caractéristiques et les Actions transitoires des êtres animés et inanimés du Monde extérieur. En face du Mimodrame perpétuel de l’Univers, le “composé humain”, fait de chair et d’esprit, se comporte comme un étrange miroir sculptural, infiniment fluide et sans cesse remodelé.
« L’Enfant enregistre gestuellement ce Mimodrame universel aux cent actes divers, à la manière d’un film plastique, vivant et fixateur. Il devient, sans le savoir, un complexus de Mimèmes ou gestes mimismologiques intussusceptionnés. Leur richesse s’accroît à chaque intussusception nouvelle.
« L’Enfant rejoue mimismologiquement par les gestes de tout son corps, et surtout par les gestes de ses mains innombrables, les phases de chaque Interaction de l’Univers. Ce qui s’est fait physiquement et inconsciemment dans l’Univers se refait psycho-physiologiquement et consciemment dans l’Enfant. » 1
Pour lui, cette réception du réel est une « intussusception », c’est-à-dire une véritable nourriture, et il affirmait que « la richesse d’un homme se mesure à la richesse de ses intussusceptions du réel », « qu’il fallait s’assainir dans le réel ». Il préconisait une pédagogie du réel, une « pédagogie chosale », à l’encontre de la pédagogie habituelle qu’il qualifiait de « pédagogie verbale » :
« Le monde, ce n’est pas un monde verbal, c’est un monde chosal, c’est un monde qu’on observe, qu’on intussusceptionne avec tout son être. » 2
« Ne soyez pas des enseigneurs de langage, soyez des éveilleurs de mimèmes, uniquement cela, et quand votre enfant aura le réel en lui, vous pourrez alors coller toutes les étiquettes que vous voudrez en n’importe quelle langue. Les étiquettes n’ont aucune espèce d’importance. Toute notre civilisation s’est écroulée parce que nous n’avions que des manieurs de mots. C’étaient des avocats parfaits. Ils ne faisaient aucune faute de grammaire, mais ils ont commis des fautes contre le réel. » 3
« C’est une erreur de jeter l’enfant dans le langage avant de l’avoir placé dans les gestes des choses. Comme je vous le disais au début: la graphie morte et noire tue la curiosité de l’enfant, et peu à peu l’enfant arrive à croire qu’il sait la chose parce qu’il a le mot.
« Je voudrais autant que faire se peut - car vous savez combien j’agis avec prudence - qu’on montre aux enfants les choses jouer les unes sur les autres avant de lui faire apprendre des mots. » 4
D’autant que nul autre que Marcel Jousse n’a autant insisté sur l’incommunicabilité des mimèmes par voie purement verbale :
« Je vous ai dit que l’enseignement d’homme à homme est une immense illusion. Si vous venez ici vide de réel, vous croyez que ce sont les pauvres paroles articulées par ma bouche qui vont vous remplir de réel ? Lorsque nous allons parler de la mémoire humaine, des gestes humains, du langage humain, si vous n’avez pas tout cela déjà préformé en vous, vous croyez que ce sont mes articulations plus ou moins sonores qui vont faire évoquer cela en vous ? Allons donc! On ne reçoit du Maître que ce qu’on apporte soi-même. » 5
Un entassement ?
La pédagogie consiste-t-elle à entasser des connaissances, comme on entrepose des marchandises dans un hangar ? On retrouve ici la conception classiquement répandue de la mémoire dans les milieux scolaires : la mémoire est perçue comme un amoncellement de connaissances, sans aucune intelligence. Ne parle-t-on pas de « perroquétisme » ? Là encore, l’anthropologue de la mémoire, Marcel Jousse, s’inscrit en faux. Pour lui, la mémoire humaine, la seule vraie mémoire d’ailleurs, est essentiellement intelligence approfondissante :
« La mémoire humaine, ou plus justement la mémoire, est essentiellement intelligence. Il ne faut pas confondre mémoire et perroquétisme, ce qu’on fait trop souvent. Un perroquet n’a pas de mémoire, pas plus qu’un disque.
« La mémoire, la vraie mémoire, la seule mémoire est un perpétuel approfondissement. Un homme, un récitateur de génie ne récite jamais deux fois sémantiquement la même récitation. Si les gestes ethniques laryngo-buccaux sont identiques, ou tout au moins analogues, les mimèmes individuels sous-jacents s’enrichissent et se multiplient indéfiniment.
...
« La vraie mémoire est donc intelligence approfondissante. Voilà pourquoi toutes les grandes civilisations passées ont été des civilisations de récitateurs. Dans leurs récitations, les hommes de génie mettaient les gestes de toute leur vie d’approfondissement. » 6
A la suite des milieux traditionnels de style oral, où toute la connaissance est transmise essentiellement par oral, et donc de mémoire, Marcel Jousse considère la mémorisation comme une manducation, qui nourrit après un temps de latence, ou comme un ensemencement, qui germe après maturation. Cette dernière analogie nous renvoie à la conception de la culture comme une « culture » précisément, avec ce que cela suppose de lente maturation. L’erreur de la pédagogie scolaire est de vouloir brûler les étapes en postulant l’intelligence au moment même de l’acquisition des connaissances, voire même avant l’acquisition de ces connaissances.
De toutes manières, si la construction d’une maison est une analogie de l’instruction, il est clair que d’entasser simplement les matériaux ne conduira jamais à une maison. Pour cela, il faut imbriquer les matériaux : briques, parpaings ou pierres. L’anthropologue de la connaissance qu’est également Marcel Jousse conçoit la pédagogie comme « un montage de gestes », organisé et cohérent. Placer l’enfant face au réel, l’aider à en percevoir toutes les interactions et leurs imbrications, à les comparer, les opposer, afin de pouvoir les différencier et les classifier en les nommant, tel est le travail de la pédagogie.
A l’intérieur de soi
Sans parler d’introspection, comme le fait Antoine de la Garanderie, par exemple, Marcel Jousse, dans la première moitié du XXème siècle, revenait avec insistance sur la « prise de conscience ». « Se prendre en conscience » est un des maîtres mots de l’anthropologie du geste de Marcel Jousse.
Cette prise de conscience doit s’exercer, au moins, dans deux directions : prise de conscience de la spécialisation de ses rejeux spontanés ; prise de conscience de la spécialisation de ses centres d’intérêts.
Spécialisation de ses rejeux spontanés
Bien avant Antoine de la Garanderie, Marcel Jousse a longuement analysé, dans ses cours à la Sorbonne, des années 1931 à 1933, le montage des gestes oculaires, auriculaires, olfactifs, gustatifs, laryngo-buccaux, ainsi que la tendance de chaque individu à privilégier telle ou telle sorte des gestes, aux dépens des autres. D’où la nécessité de prendre en conscience son propre mode de fonctionnement et la nécessité d’apprendre aux enfants à utiliser tout l’éventail de ces gestes dans l’intussusception et l’expression du monde qui nous entoure.
Spécialisation de ses centres d’intérêts
Pour Marcel Jousse, la pédagogie ne doit pas se réduire à une simple transmission de savoirs ni même à la simple mise en place d’apprentissages. Axée sur l’individu, la pédagogie doit permettre à chacun de prendre en conscience la richesse du réel qu’il a perçu, depuis que ses organes récepteurs sont ouverts, et les centres d’intérêt que l’intussusception de ce réel a suscités en lui. Et c’est à partir de ces centres d’intérêt, pris en conscience par l’enfant, grâce à la collaboration du pédagogue qui l’aura aidé à les identifier, que devrait s’organiser apport de connaissances et apprentissages.
« Un vrai professeur n’est pas celui qui assène ses idées à des auditeurs. C’est essentiellement un éducateur, c’est-à-dire celui qui tire hors de chaque auditeur ce que chaque auditeur a en lui. Voilà la grande différence de l’enseignement tel que je le conçois avec l’enseignement tel que je l’ai reçu et tel qu’on nous le donne. Un professeur, c’est celui qui se fait instruire par ses élèves autant qu’il les instruit. L’initiateur, c’est celui qui suscite des créateurs dans chacun et dans chacune de ceux qui veulent bien se soumettre à cet étrange réveil. » 7
« Lorsqu’on a en face de soi un auditoire vivant comme vous, qui êtes tellement agréables à modeler, qu’est-ce qu’il faut faire ? Voilà le grand problème que tous les jeudis je me pose. Qu’est-ce qui va jouer en vous quand je vais dire telle phrase ? Je sais que, dans chacun de vous, il y a des expériences différentes. Vous n’êtes pas l’auditeur A, mais vous êtes M. un Tel, vous êtes Mlle une Telle, avec chacun votre préoccupation particulière. L’un s’intéresse à cela et le troisième à autre chose. Je le sais bien et c’est là la difficulté. Or comment faire ?
« Il faut être assez puissant pour être infiniment souple. Il faut que je puisse m’insérer dans chacune de vos musculatures.
« Vous vous occupez de graphologie ? Eh bien, je vais tâcher de m’assouplir assez pour être pendant une seconde autant que vous, peut-être, mais pas plus, celui qui cherche la loi du comportement humain dans une barre de T...
« Vous vous occupez de manier tous ces mécanismes effarants que sont une direction de chemins de fer ? Il y a effectivement une puissance. Il faut que vous jetiez sur les rails vos trains comme une armée rangée en bataille qui obéisse au commandement. Il y a là un geste merveilleux, ce rythme. Il faut qu’à un moment donné, vous vous disiez: “C’est pour moi qu’il parle.”
« L’autre, pendant toute la journée, aura observé les lois de l’enfant dans son montage ou le démontage possible ? Il faut qu’à une phrase, je puisse vous faire comprendre: “Je pense à vous et je suis en vous. Vous avez raison. C’est le problème de l’enfant qui est le seul problème ». » 8
Pour achever ce rapide survol de l’apport de l’anthropologie du geste de Marcel Jousse à la pédagogie générale, signalons un autre aspect essentiel de cette anthropologie. Elaborée par l’observation rigoureuse des milieux traditionnels de style oral, elle aborde l’être humain dans sa globalité et donc dans ses trois dimensions qui n’en font qu’une : physique, psychique et spirituelle. Ce réel, auquel nous renvoie sans cesse l’anthropologie de Marcel Jousse, est constitué indissociablement du réel visible, que perçoivent nos sens, et du réel invisible, qui se manifeste à nous à travers le symbole.
8 juin 2007.
09/06/2007 - Copie et adaptation du courrier de Y. Beaupérin (09/06/2007),
L’APPORT DE L’ANTHROPOLOGIE DU GESTE DE MARCEL JOUSSE
A LA PEDAGOGIE
par Yves BEAUPERIN,
directeur de l’Institut Européen de Mimopédagogie, à l’école de Marcel Jousse.
« Des personnes à construire ».
Les mots « instruire » et « construire » ont la même racine indo-européenne ster, correspondant au geste d’entasser des matériaux. Instruire, c’est donc étymologiquement « entasser des matériaux à l’intérieur de soi ». Cette définition étymologique nous amène à poser plusieurs questions en ce qui concerne les matériaux de cette construction, en ce qui concerne l’entassement de ces matériaux, en ce qui concerne l’intérieur de soi. A ces questions, Marcel Jousse, (1886-1961), apporte quelques éléments de réponse. il en a dégagé une anthropologie de la connaissance, de la mémoire et de l’expression, qui lui semblait devoir apporter les principes fondamentaux de toute pédagogie.
1 - Des matériaux
A la question des matériaux de l’instruction, Marcel Jousse répond, sans hésiter, qu’il s’agit du réel qui nous entoure et qu’il nous faut percevoir par et rejouer avec les gestes de tous nos corps, gestes qu'il nomme « mimèmes » :
« L’Enfant reçoit par les gestes de tout son corps, instinctivement mimeur, les actions caractéristiques et les actions transitoires des êtres animés et inanimés du monde, cet univers où il est situé et dont le mouvement nous est peu à peu présenté par des chercheurs comme H. Reeves. ". En face du "Mimodrame perpétuel de l’Univers", dit M. Jousse, le “composé humain”, fait de chair et d’esprit, se comporte comme un étrange miroir sculptural, infiniment fluide et sans cesse remodelé "
« L’Enfant enregistre gestuellement cet univers aux cent actes divers, à la manière d’un film plastique, vivant et fixateur. Il devient, sans le savoir, un complexe de gestes assimilés. Leur richesse s’accroît à chaque absorption nouvelle. (Cela passe par son système sensorimoteur corporel et cérébral, dirions-nous au XXIème siècle. Cf. W. Penfield Canada, 1949) et J. Duhamel de l'ISC ) .?
« L’Enfant rejoue par les gestes de tout son corps, et surtout par les gestes innombrables de ses mains, les phases de chaque Interaction de l’Univers. Ce qui s’est fait physiquement et inconsciemment dans l’Univers se refait dans l’Enfant : dans son corps, son psychisme, sa conscience. » 9
Pour lui, cette réception du réel est une véritable nourriture, et il affirmait que « la richesse d’un homme se mesure à sa richesse de réel : pour lui « il fallait s’assainir dans le réel ». Il préconisait une pédagogie du réel, une « pédagogie à l’encontre de la pédagogie habituelle qu’il qualifiait alors de « pédagogie verbale » : « Le monde, ce n’est pas un monde verbal, c’est un monde qu’on observe, qu’on assimile avec tout son être. » 10 Et il disait encore : « Ne soyez pas des enseigneurs de langage, soyez des éveilleurs de gestes ("mimèmes"), uniquement cela, et quand votre enfant aura le réel en lui, vous pourrez alors coller toutes les étiquettes que vous voudrez en n’importe quelle langue. Les étiquettes n’ont aucune espèce d’importance. Toute notre civilisation s’est écroulée parce que nous n’avions que des manieurs de mots. … Ils ont commis des fautes contre le réel. » 11
« C’est une erreur de jeter l’enfant dans le langage avant de l’avoir placé dans les gestes des choses. Comme je vous le disais au début: la graphie morte et noire tue la curiosité de l’enfant, et peu à peu l’enfant arrive à croire qu’il sait la chose parce qu’il a le mot.
« Je voudrais autant que faire se peut - car vous savez combien j’agis avec prudence - qu’on montre aux enfants comment les choses jouent r les unes sur les autres avant de lui faire apprendre des mots. » 12
« Je vous ai dit que l’enseignement (passant seulement par des mots dits ? ) d’homme à homme est une immense illusion. Si vous venez ici vide de réel, vous croyez que ce sont les pauvres paroles articulées par ma bouche qui vont vous remplir de réel ? Lorsque nous allons parler de la mémoire humaine, des gestes humains, du langage humain, si vous n’avez pas tout cela déjà préformé en vous, vous croyez que ce sont mes articulations plus ou moins sonores qui vont faire évoquer cela en vous ? Allons donc! On ne reçoit du Maître que ce qu’on apporte soi-même. » 13
2 - Un entassement ?
La pédagogie consiste-t-elle à entasser des connaissances, comme on entrepose des marchandises dans un hangar ? On retrouve ici la conception classiquement répandue de la mémoire dans les milieux scolaires : la mémoire est perçue comme un amoncellement de connaissances, sans aucune intelligence. Ne parle-t-on pas de copies (« perroquets») ? Là encore, l’anthropologue de la mémoire, Marcel Jousse, s’inscrit en faux. Pour lui, la mémoire humaine, la seule vraie mémoire d’ailleurs, est essentiellement intelligence qui rejoint sa profondeur : (approfondissante )
« La mémoire humaine, ou plus justement la mémoire, est essentiellement intelligence. Il ne faut pas confondre mémoire et répétition machinale ? ou "perroquétisme", ce qu’on fait trop souvent. Un perroquet n’a pas de mémoire, pas plus qu’un disque.
« La mémoire, la vraie mémoire, la seule mémoire est un perpétuel approfondissement. Un homme, un récitateur de génie ne récite jamais deux fois sémantiquement la même récitation. Si les gestes ethniques laryngo-buccaux sont identiques, ou tout au moins analogues, les mimèmes individuels sous-jacents s’enrichissent et se multiplient indéfiniment....
Voilà pourquoi Toutes les grandes civilisations passées ont été des civilisations de récitateurs. Dans leurs récitations, les hommes de génie mettaient les gestes de toute leur vie d’approfondissement. » 14
A la suite des milieux traditionnels de style oral, où toute la connaissance est transmise essentiellement par oral, et donc de mémoire, Marcel Jousse considère la mémorisation comme une manducation, qui nourrit après un temps de latence, ou comme un ensemencement, qui germe après maturation. Cette dernière analogie nous renvoie à la conception de la culture comme une « culture » précisément, avec ce que cela suppose de lente maturation. L’erreur de la pédagogie scolaire est de vouloir brûler les étapes en postulant l’intelligence au moment même de l’acquisition des connaissances, voire même avant l’acquisition de ces connaissances.
De toutes manières, si la construction d’une maison est une analogie de l’instruction, il est clair que d’entasser simplement les matériaux ne conduira jamais à une maison. Pour cela, il faut imbriquer les matériaux : briques, parpaings ou pierres. L’anthropologue de la connaissance qu’est également Marcel Jousse conçoit la pédagogie comme « un montage de gestes », organisé et cohérent. Placer l’enfant face au réel, l’aider à en percevoir toutes les interactions et leurs imbrications, à les comparer, les opposer, afin de pouvoir les différencier et les classifier en les nommant, tel est le travail de la pédagogie.
3 - A l’intérieur de soi
("L'homme ne s'est pas inventé" (Ceccaty), mais il se construit depuis les groupes de primates jusqu'à la parentalité et la filiation humaines ?) ? Sans parler encore d'introspection comme le fait A. de la Garanderie, Marcel Jousse, dans la première moitié du XXème siècle, revenait avec insistance sur la « prise de conscience » ; « se prendre en conscience » est un des maîtres mots de l’anthropologie du geste de Marcel Jousse. Cette prise de conscience doit s’exercer, au moins, dans deux directions :
prise de conscience de la spécialisation de ses "rejeux spontanés" ;
prise de conscience de la spécialisation( singularité ?) de ses centres d’intérêts.
* Spécialisation de ses "rejeux" spontanés
Marcel Jousse a longuement analysé, dans ses cours à la Sorbonne, des années 1931 à 1933, le montage des gestes oculaires, auriculaires, olfactifs, gustatifs, laryngo-buccaux, ainsi que la tendance de chaque individu à privilégier telle ou telle sorte des gestes, aux dépens des autres. D’où la nécessité de prendre en conscience son propre mode de fonctionnement et la nécessité d’apprendre aux enfants à utiliser tout l’éventail de ces gestes dans l’intériorisation ("intussusception") et l’expression du monde qui nous entoure.
* Spécialisation de ses centres d’intérêts
Pour Marcel Jousse, la pédagogie ne doit pas se réduire à une simple transmission de savoirs ni même à la simple mise en place d’apprentissages. Axée sur l’individu, la pédagogie doit permettre à chacun de prendre en conscience la richesse du réel qu’il a perçu, depuis que ses organes récepteurs sont ouverts, et les centres d’intérêt que (l’intussusception de) ce réel a suscités en lui. Et c’est à partir de ces centres d’intérêt, pris en conscience par l’enfant, grâce à la collaboration du pédagogue qui l’aura aidé à les identifier, que devrait s’organiser apport de connaissances et d'apprentissages.
« Un vrai professeur n’est pas celui qui assène ses idées à des auditeurs. C’est essentiellement un éducateur, c’est-à-dire celui qui tire hors de chaque auditeur ce que chaque auditeur a en lui. Voilà la grande différence de l’enseignement tel que je le conçois avec l’enseignement tel que je l’ai reçu et tel qu’on nous le donne. Un professeur, c’est celui qui se fait instruire par ses élèves autant qu’il les instruit. L’initiateur, c’est celui qui suscite des créateurs dans chacun et dans chacune de ceux qui veulent bien se soumettre à cet étrange réveil. » 15
« Lorsqu’on a en face de soi un auditoire vivant comme vous, … qu’est-ce qu’il faut faire ? Voilà le grand problème que tous les jeudis je me pose. Qu’est-ce qui va jouer en vous quand je vais dire telle phrase ? Je sais que, dans chacun de vous, il y a des expériences différentes… , chacun avec votre préoccupation particulière. L’un s’intéresse à cela et le troisième à autre chose. Je le sais bien et c’est là la difficulté. Or comment faire ?…Il faut qu’à une phrase, je puisse vous faire comprendre : “Je pense à vous et je suis en vous". Vous avez raison. C’est le même problème pour l’enfant, le seul problème ». 16
Pour achever ce rapide survol de l’apport de l’anthropologie du geste de Marcel Jousse à la pédagogie générale, signalons un autre aspect essentiel de cette anthropologie. Elaborée par l’observation rigoureuse des milieux traditionnels de style oral, elle aborde l’être humain dans sa globalité et donc dans ses trois dimensions qui n’en font qu’une : physique, psychique et spirituelle. Ce réel, auquel nous renvoie sans cesse l’anthropologie de Marcel Jousse, est constitué indissociablement du réel visible, que perçoivent nos sens, et du réel invisible qui se manifeste à nous à travers le symbole.
10 juin 2007.
BIBLIOGRAPHIE
Marcel JOUSSE
L'Anthropologie du Geste, Gallimard, 1974.
La Manducation de la Parole, Gallimard, 1975.
Le Parlant, la Parole et le Souffle, Gallimard, 1978.
Le Style Oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs,
Yves BEAUPERIN
Anthropologie du geste symbolique, L’Harmattan, 2002.
1 Marcel JOUSSE, Du mimisme à la musique chez l’enfant, Geuthner, 1935, p. 1.
2 Marcel JOUSSE, Sorbonne, 18 mars 1954, 10ème cours, La rythmo-pédagogie des parabolistes galiléens, p. 336.
3 Marcel JOUSSE, Sorbonne, 15 janvier 1942, 5ème cours, La science des mots avant le langage, p. 62.
4 Marcel JOUSSE, Sorbonne, 17 décembre 1931, 3ème cours, Les attitudes mentales individuelles, pp. 47-48.
5 Marcel JOUSSE, Sorbonne, 16 janvier 1936, 5ème cours, La sympathie intellectuelle de l’auditeur, p. 83.
6 Marcel JOUSSE, La Manducation de la Parole, Gallimard, pp. 78, 80.
7 Marcel JOUSSE, Sorbonne, 4 janvier 1945, 4ème cours, Les gaulois ironiques ne sont pas des latins, p. 77.
8 Marcel JOUSSE, Sorbonne, 1 mars 1934, 11ème cours, La métaphore comme outil scientifique et littéraire, pp. 216-217.
9 Marcel JOUSSE, Du mimisme à la musique chez l’enfant, Geuthner, 1935, p. 1.
10 Marcel JOUSSE, Sorbonne, 18 Mars 1954, 10ème cours, La rythmo-pédagogie des parabolistes galiléens, p. 336.
11 Marcel JOUSSE, Sorbonne, 15 janvier 1942, 5ème cours, La science des mots avant le langage, p. 62.
12 Marcel JOUSSE, Sorbonne, 17 décembre 1931, 3ème cours, Les attitudes mentales individuelles, pp. 47-48.
13 Marcel JOUSSE, Sorbonne, 16 janvier 1936, 5ème cours, La sympathie intellectuelle de l’auditeur, p. 83.
14 Marcel JOUSSE, La Manducation de la Parole, Gallimard, pp. 78, 80.
15 Marcel JOUSSE, Sorbonne, 4 janvier 1945, 4ème cours, Les gaulois ironiques ne sont pas des latins, p. 77.
16 Marcel JOUSSE, Sorbonne, 1 mars 1934, 11ème cours, La métaphore comme outil scientifique et littéraire, pp. 216-217.
lire également sur internet
Le site de Marcel Jousse, avec différents textes